le malheur du monde est mon problème personnel Print E-mail
Written by Sophie Chauveau   

J"ai le plaisir de vous adresser ce très beau texte de Sophie Chauveau,
écrivaine


« En tant qu’écrivain, le malheur du monde est mon problème personnel
[1]»  (Eugène Ionesco)

Par Sophie Chauveau

Comment expliquer ma désolation à tous ces gens, ô souvent très
bienveillants, qui m’interrogent le plus sincèrement du monde quant à
mon engagement … disons pour aller vite, en faveur d’Israël ? «
Comment, vous, au choix chrétienne, goye, française de souche, pour
ainsi dire normale, ou du moins « tranquille » dans la France
d’aujourd'hui, vous passez une partie non négligeable de votre
existence à défendre Israël » ? En gros, de quoi je me mêle ?


Ah ! si Israël était moins violemment et surtout moins partialement
attaqué, ça me ferait du temps libre.

Et pas seulement défendre, mais aussi rectifier une imposante quantité
d’informations fautives, volontairement tronquées, voire carrément
mensongères du style « plus c'est gros mieux ça marche », débusquer
menteurs, propagandistes et négationnistes, mal intentionnés ou
simplement médisants, désinformés par le conformisme ambiant, le
politiquement correct et l’antiracisme victimaire. Les mêmes ou
d’autres pourtant d’insister :« Pourquoi me soucié-je tant de ces
histoires juives, d’hier comme d’aujourd'hui, moi qui ne le suis même
pas ».

Ce ne serait donc pas mon problème !

Pourtant l’ami Ionesco est formel qui définit ma ligne de conduite et
m’a faite militante: le malheur du monde est profondément mon problème
personnel.

Plus le temps passe cependant, plus je suis gênée de devoir encore et
toujours me justifier. Aussi vais-je tenter d’en finir « une fois pour
toutes » pour autant que ce soit pensable.

Née près de dix ans après la Seconde Guerre mondiale, j’ai découvert
en parvenant à la conscience ce que l’Europe avait accompli —ou laissé
faire— par les Nazis— peu avant ma naissance. Et… comment dire ? … Je
ne m’en suis pas remise. Je n’imagine d’ailleurs pas qu’on puisse s’en
remettre.

« Venue au monde dans un monde où ceci a eu lieu, comme dit Anne-Lise
Stern, tous les gens nés après ont été atteints par ces retombées comme
a-na-t-omiques des camps… Pas nécessaire pour ça d’avoir été un petit
enfant juif. Pour tous ceux nés après, juifs ou non, allemands ou non,
enfants de résistants ou de collabos,[…], ça ne pense qu’à ça… De cette
affaire-là, ajoute-t-elle, vous êtes, vous aussi, tous, toutes, tatoués
psychiquement. Je dis tatoués dans le sens précis d’une inscription
littérale au corps, repérable dans le discours et qu’il faut oser
décrypter ».

Hantée par cette atroce déchirure dans le tissu de l’humanité au pli
du XXe siècle, moi aussi, moi, comme tout le monde pensé-je, je cherche
encore et toujours à expier. Bien sûr, à expier. Parce qu’en dépit
qu’on en ait, cette infamie est le produit de ma culture que, par
ailleurs, je chéris ; parce que cette ignominie est le crime spécifique
de l’Europe à laquelle pourtant je crois ; parce que cette
monstruosité, davantage que l’invention de la seule Europe chrétienne,
en est une conséquence, folle, perverse, mais elle aussi, issue des
philosophies libérales du XVIIIe, et comme tout ce que j’aime dans ma
culture, inspirée hélas par ces mêmes Lumières qui, nonobstant,
«éclairent » le meilleur de nos jours.

À quelques années près, j’aurais été contemporaine de la Shoah. Comme
mes parents, nombre de mes amis, et plus généralement ceux que
j’appelle les miens, culturellement, humainement, politiquement… Or je
ne sache personne qui se soit opposé, je veux dire réellement opposé,
c'est-à-dire avec quelque chance d’y parvenir, à empêcher et même à
interrompre ce processus d’extermination du peuple juif. D’aucuns en
résistant en sont morts, beaucoup se sont débattus contre, mais
personne n’a empêché Hitler d’exterminer réellement le Yiddish Land.
Ces six millions d’âmes qui me manquent, qui nous manquent, qui
manquent au monde.

Or après un petit demi-siècle de silence honteux, voire de culpabilité
de façade, me voilà contemporaine cette fois de la naissance d’un
nouvel antisémitisme, qui n’est peut-être qu’une résurgence de
l’ancien, mais qui prend sa source au sein de ma famille politique
d’origine, la gauche (pas uniquement, certes, mais là aussi!). Laquelle
me rappelle du coup que déjà pendant l’Affaire Dreyfus, elle n’a pas
brillé par son opposition à l’injustice antisémite. Jaurès a fini par
s’en mêler, mais comment dire ? Le mal était fait.

Aussi, face à toutes ces mauvaises pensées qui oscillent entre « les
juifs ont un pays, maintenant, qu’ils y aillent ! et en même temps,
c'est ce pays-là, ce microscopique petit pays-là qui génère tous les
conflits du monde. Sans lui, il y a belle heure et beau temps que la
paix régnerait sur le monde ! » (Un sondage a même été fait autour de
cette question, et la réponse, comment l’oublier ? fut que désormais si
tout le mal ne vient plus (que) des Juifs, c'est parce qu’il vient
d’Israël !) n’ai-je plus peur d’affirmer qu’encore une fois, c'est
l’Europe la responsable de cet état d’esprit anti… ? sioniste, anti
israelien ? Antisémite, oui !

C'est l’Europe chrétienne qui a accompli et accompagné la Shoah de son
silence, et c'est encore l’Europe, aujourd'hui unie, qui encourage de
sa mollesse ou de son idéologie victimaire au goût du jour, les
préparatifs de nouveaux crimes.

Et pourtant il m’arrive parfois de m’endormir la nuit.

Au réveil, toujours je me sens coupable.

Peut-être ça me passerait, ou du moins ça s’estomperait un peu, si
Israël - synonyme incontesté du mot juif dans la bouche des
antisémites- ne revenait plusieurs fois par jour aux informations comme
dans les conversations. Israël, juif ou sionisme d’ailleurs, ces
vocables s’équivalent quand il s’agit de leur imputer des crimes. Hier
attaqués pour leur universalisme que péjorativement d’aucuns appelaient
cosmopolitisme, puisqu’ils n’avaient pas d’État, ils sont aujourd'hui
attaqués, tout autant, sinon davantage, parce qu’ils en ont un !

À croire que la haine du juif est la plus opiniâtre de l’Histoire.
Assortie de ce crachat venu du fond des âges. De l’Antiquité au monde
musulman en passant par la chrétienté, à droite comme à gauche,
anticapitaliste comme libérale, l’antisémitisme est la chose la mieux
partagée au monde. Même et désormais surtout dissimulé derrière
l’antisionisme. On peut critiquer Israël sans être moindrement
antisémite, mais bizarrement les antisémites s’en prennent toujours à
l’état hébreu.

Aujourd'hui plus qu’hier ? Je ne saurais le dire. Mais aujourd'hui
cette haine s’alimente d’une déviation, une distorsion ou une
perversion de la pensée que je voudrais tenter de mettre au moins noir
sur blanc. L’écrire ou devenir folle !

J’ai le sentiment d’assister à une inversion de l’histoire sans
précédent. Ou alors qu’on m’explique comment des terroristes sont
parvenus à inspirer plus de sympathie que leurs victimes. À cette
folie, Elisabeth Badinter répond radicalement « lorsqu’on se pose comme
victime, on pose l’autre comme bourreau ».

Tout de même, qu’on m’autorise quelques minutes d’innocence, sinon
d’ingénuité.

Des Belges vivent en France ? Des Français vivent en Belgique, des
Anglais en Italie, des… etc. Personne n’y trouve à redire. Souvent même
on s’en réjouit. Nombres de jeunes Européens font aux USA un
apprentissage qui se transforme parfois en installation, et
inversement. Chacun de nous connaît des Européens installés qui en
Asie, qui en Afrique, ou vice versa. Tous de s’en glorifier comme d’une
chance, d’un partage de leurs diversités… Qui peut me dire pourquoi
s’agissant de Juifs, comme peuple, culture, tradition et/ou religion,
leur présence est non désirée, pour ne pas dire interdite, en terre
d’Islam ? Leur installation, non favorisée ou plus exactement
impossible, surtout si par ignorance, ils avaient désiré y pratiquer
culte, cuisine, fêtes ou transmission de leurs savoirs. Pourquoi le
monde musulman se veut-il et se vit-il comme une terre judenrein ? Et
plus grave encore si c'est possible : pourquoi le monde entier
l’accepte-t-il ?

Avant d’être un scandale c'est d’abord un mystère. Car il va bien
falloir laisser parler les chiffres et abandonner l’ingénuité pour la
politique.

Sitôt qu’on en a après Israël, en leitmotiv de ses exactions,
surgissent immanquablement ces milliers de réfugiés chassés de
l’antique Palestine [qui, comme on sait, n’a jamais constitué un État,
n’étant qu’une région de l’Empire Ottoman, région que les Anglais se
sont hâtés de partager en Jordanie et Palestine après la Première
Guerre quand ils l’ont récupérée] depuis toujours maltraités dans des
camps. De quelle nationalité, déjà, ces camps ?

Un peu d’histoire. Contrairement à une idée très répandue, la pensée
et même le mouvement sioniste ne datent pas de la Shoah mais de
l’Affaire Dreyfus : ce n’est pas l’horreur mais l’injustice qui a
inspiré à Hertzl la volonté d’une terre pour son peuple.

Ensuite l’État est créé, certes après la guerre, mais il aurait pu
l’être dès 1937 si les Arabes avaient accepté le plan de partage de
Lord Peel.

Lors de sa création, Israël ne se donne pas pour vocation d’être le
plus grand camp de réfugiés du monde, quoiqu’une partie des rescapés
des camps de la mort s’y soit retrouvée. Très vite, ce sont les juifs
chassés des pays arabes qui vont pourtant constituer la majorité des
Israéliens.: « entre mai 1948 et mai 1972, le nombre de juifs issus de
pays arabes s’établit comme suit :

Maroc   260.000

Algérie 14.000

Tunisie 56.000

Libye   35.000

Egypte  29.000

Yemen   50.000

Liban   6.000

Syrie   4.500

Irak    129.000

TOTAL   583.500 [2]

Dans la même période, la population juive des pays arabes passe de
856.000 à 26.000 personnes, la différence est le fait de ceux qui ont
choisi d’aller en l’Europe ou en Amérique.

Or sur six millions d’habitants, Israël compte à l’orée du XXIe siècle
une population de 1.100.000 arabes israéliens, bénéficiant d’une
couverture sociale, de droits civiques, de liberté de culte et
d’expression, qui ont leurs propres députés à la Knesset, des mosquées,
des écoles, et s’expriment librement à travers leurs propres médias. On
recense donc 1.100.000 arabes israéliens contre quelques 200.000
Israéliens « installés »  dans ce qu’il est convenue d’appeler en
anglais des settlement : des installations. Les fameux territoires «
disputés », « récupérés » ou « occupés » et toujours tellement
indésirables qu’on les traite de « colons ». Combien de colons français
installés en Belgique déjà ?

Que deviennent les quelques 726.000 réfugiés arabes officiellement
recensés en 1948 à la création de l’État hébreux, et qui, poussés par
leurs frères Égyptiens, Syriens, Irakiens, Jordaniens, etc. ont refusé
la création d’un État palestinien dans l’attente que leurs frères
arabes qui le promettaient, exterminent la population juive et leur
rendent l’entièreté du territoire ? Le 15.3.1948 le Premier Ministre
d'Irak proclamait dans la presse de Bagdad: « Nous écraserons le pays
avec nos fusils et nous détruirons tout lieu où les Juifs chercheront
refuge. Les Arabes devront emmener leurs femmes et leurs enfants à
l'abri pendant le danger, après quoi toute la Palestine sera à eux ».

Aujourd’hui, après 60 années d’exil et de vies maintenues misérables
dans les camps de l’UNRWA, ils ont fait souche et ont même engendré
toute une descendance née hors de l’antique Palestine. Sans compter
ceux qu’on appelle les bi-nationaux jordaniens, syriens, égyptiens,
libanais etc., on les estime environs à 3,6 millions.

L’UNWRA (United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugee
in the Near Esat) – organisme que l’ONU a spécialement créé pour leur
venir en aide et pourvoir à leurs besoins « immédiats » - a dépensé des
milliards d’euros [3] ! Entretenant une véritable armée de
fonctionnaires pour fournir aide et assistance – générations après
générations, au titre de réfugiés – à des populations dont une grande
partie n’est que fictivement « déplacée », puisqu’elle est née dans ce
qu’il est convenu d’appeler des camps.

Bien utilisées, ces sommes auraient dû contribuer à réinstaller
décemment ces populations dans leur pays d’accueil au lieu de les
laisser croupir dans ce qu’on s’obstine à nommer des « camps » pour
surtout ne pas les aménager. À croire qu’on les y a maintenues dans
quelque dessein caché.

Quant aux 850.000 juifs expulsés des pays arabes, dont 583.500 ont
trouvé refuge en Israël, ils ne pèsent plus aujourd'hui d’aucun poids
sur la communauté internationale. Au contraire : ils ont contribué à
l’essor de la région. Agronomie, irrigation, élevage, technologies de
pointe, recherche scientifique, médicale, aéronautique… Aujourd’hui,
ils ne sont pas loin de 2.850.000. Ces ex-réfugiés-là ont tous été
absorbés, logés, scolarisés, intégrés de manière digne et humaine, sans
faire appel aux fonds de la communauté internationale, ni réclamer de
dommages et intérêts aux pays qui les ont expulsés (« La valise ou le
cercueil »)

Sans doute l’installation des premiers Israéliens ne s’est pas faite
en un jour ni si aisément qu’on le croit aujourd'hui. Il fallut
accueillir ces populations nombreuses, démunies de tout, qui vécurent
pendant des mois dans des baraquements, des tentes en attendant des
logements que la plupart construisaient de leurs mains… Le taux de
mortalité y était élevé. Pudiquement appelés camps de « transit »,
pourtant en tous points comparables aux camps de réfugiés des
Palestiniens d’alentour, sinon une différence essentielle : la solide
détermination des hébreux à s’en sortir au plus vite, sans attendre ni
compter sur un financement quelconque de la communauté internationale.

On connaît la suite, écrite en lettre de feu comme une légende, belle
comme un poème et pourtant vraie: ils firent fleurir le désert… Là où
certains se présentent désormais comme des victimes définitives qui
implorent encore et toujours plus des institutions internationales,
encouragés par la Ligue Arabe qui les utilise à des fins politiques,
les autres, rescapés des camps ou expulsés de ces mêmes pays arabes,
ont en hâte construit leur pays. Autour de leur éternelle capitale,
dont ils prononcent le nom dans leur prière quotidienne depuis plus de
5000 ans…

Au départ, un nombre à peu près équivalent de réfugiés. Les uns vont
créer des ressources bien supérieures à ce que coûtent les autres...
pourtant eux aussi ont laissé toute leur vie derrière eux mais ce fut
pour se construire un pays, en regardant droit devant.

L’ONU définit les réfugiés du Moyen-orient en y incluant les
descendants des réfugiés de 1948. Dans aucune autre partie du monde,
des descendants de réfugiés ne se définissent comme « réfugiés » de
générations en générations. Résultat : leur nombre est passé de 700.000
à plus de 4 millions, en incluant les enfants, les petits-enfants, et
même les arrière petits-enfants. Ce qui en dit long sur le prétendu «
génocide » pratiqué par les Israéliens à l’encontre des arabes
palestiniens. A-t-on jamais vu un peuple victime d’extermination se
multiplier en si grand nombre ?

Comme un précédent Premier Ministre de Syrie, Khaled al Azm, l’a écrit
dans ses Mémoires : «C’est nous qui avons exigé le retour des réfugiés,
alors que c’est nous qui les avons fait partir. Nous leur avons apporté
le désastre. Nous les avons exploités en exécutant des meurtres et en
jetant des bombes. Tout cela au service d’objectifs politiques ». Ainsi
vont les choses encore aujourd’hui. Depuis la fondation de l’État
d’Israël, près de 900.000 Juifs furent chassés des États arabes dans un
effort coordonné. Plus de 500 000 d’entre eux ont été absorbés dans le
nouvel Israël. Pourtant, le monde était, et demeure, sans le moindre
trouble face à la détresse des réfugiés juifs des pays arabes.

Et n’oublions pas que le seul état qui a reconnu la Palestine
autrement qu’en parole, c'est Israël. Les autres  notamment les pays
arabes voisins ne répondent que sous forme de massacres de masse
(Jordanie,1970), de guerre civile (Liban,1975), expulsion déportation
(Arabie saoudite) confinement dans des camps (Égypte et un peu
partout)… En Israël règne une culture où l’altérité est une réalité
concrète (120 nationalités y sont représentées) et comme l’écrit Lacan
à propos de tout autre chose quoique…: « Si je me mets à la place de
l’autre, où est-ce qu’il se mettra ? »

Maintenant, je vous en prie, cessez de me demandez pourquoi je me
situe résolument de ce côté-là du monde.

Encore une fois, et définitivement je suis du côté de Victor Hugo.

« Quand je dis je c'est de vous que je parle, imbéciles ! »



[1] Cette conscience n’est pas réservée aux écrivains.

[2] Ces chiffres sont tirés de L'exode oublié. - Juifs des pays
arabes,  Moïse Rahmani

[3] De 400 à 500 millions de dollars US par an. D’après l’UNRWA en
personne.

 
 
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