Ouvre-moi, mon amour ! Imprimer E-mail
Ecrit par Elie Kling   

“Il n’est pas de signe plus évident que la fin de l’Exil est arrivée, que lorsque tu verras la Terre d’Israël redonner ses fruits” (Talmud)

Les mains moites et le cœur battant, il s’approcha de la porte d’entrée. Cela faisait si longtemps qu’il ne l’avait revue, sa bien-aimée. Il savait qu’elle l’avait attendu patiemment, amoureusement. Il lui tardait maintenant de la retrouver enfin. Il frappa à la porte. «Ouvre-moi, ma sœur, ma compagne,…» Pas de réponse. «…ma colombe, ma parfaite…». Toujours rien… Mais que se passe-t-il donc? Est-elle malade ? Absente ? Fâchée ? Endormie ? Il redouble ses coups. En vain.

Et pourtant, elle est bien là. Allongée sur son lit, les yeux ouverts, elle entend parfaitement et les coups et les mots. D’ailleurs, il ne l’a pas réellement réveillée. Cela fait bien longtemps qu’elle ne dort plus vraiment. Très exactement depuis qu’il est parti. Même lorsqu’elle finissait par trouver le sommeil, son cœur restait en éveil. Au cas où il reviendrait. Et dès le premier coup, elle sut que c’était lui. Elle avait tant de fois imaginé ce moment, celui des retrouvailles. Elle s’était entendue mille fois lui répondant : «Je suis là, mon bien-aimé, j’arrive. Je savais que tu reviendrais et je suis si heureuse de te revoir» Pourtant, combien de fois ses amies lui avaient-elles conseillé de tourner la page, d’oublier. «Mais qu’a-t-il donc de plus que les autres ? Toi qui es la plus belle des femmes, cherches-en un autre ! Ne comprends-tu pas qu’il ne reviendra pas ?» Mais c’était bien elles qui ne comprenaient rien ! Il reviendrait, elle en était sûre. Ne le lui avait-il pas promis ? Elle n’en avait jamais douté ! Mille fois elle s’était vue lui ouvrir la porte, passionnément, et elle s’était demandée si elle supporterait l’émotion qui, sans nul doute, la submergerait alors.

Et puis voilà qu’aujourd’hui, elle restait là, silencieuse, immobile, refusant de répondre à son appel. «Ma colombe ! Ma parfaite !…»

- Je n’irai pas, se dit-elle enfin. D’abord, il va falloir que je m’habille et je ne sais vraiment pas quoi me mettre ! Et puis, je viens de prendre ma douche et je n’ai aucunement l’intention de me salir les pieds en allant lui ouvrir ! Non, décidément, je n’irai pas.

Rabbi Yohanan dit : même la plus stupide des créatures sait s’habiller et se déshabiller et toi, tu dis « j’ai ôté ma tunique, comment vais-je m’habiller ?! C’est que le jour où Nabuchodonosor, roi de Babylone, exila Israël, il lui ôta deux vêtements : l’habit sacerdotal et la tenue royale. »

Pas facile, après 70 ans d’Exil, de reprendre les vielles habitudes. Dieu frappe à la porte de l’histoire, soit. N’a-t-il pas envoyé le grand roi Cyrus, dont l’empire vient de s’édifier sur les ruines de l’empire babylonien, faire une fracassante déclaration : «que tout Juif résidant dans le territoire de l’empire et qui le désire, se lève et reparte à Jérusalem rebâtir le Temple» ? Mais la Déclaration de Cyrus n’est pas entendue ou si peu. La majorité du peuple, rabbins et dignitaires en tête, préfèrent rester de l’autre côté de l’Euphrate. Comme il est doux d’être Juif en Perse sous la bienveillante domination du grand Cyrus! Et puis, c’est si compliqué de revêtir le vêtement du Cohen ou celui du roi ! Le Cohen, par opposition au simple Juif, ne sert pas Dieu en son nom propre. Il le fait au nom du peuple tout entier. Or 70 ans d’Exil auront suffi pour nous faire oublier les chemins menant au service sacerdotal. C’est une chose, de servir Dieu individuellement, préoccupé de savoir à quelle distance de chez moi je trouverai une boucherie kasher, une synagogue ou une école Juive. C’est une toute autre chose, que de retrouver le sens du service divin à l’échelle de la nation : comment construire une police juive fidèle aux principes de la Torah ? Une armée Juive ? Une agriculture, une médecine, conformes aux critères si élevés de la morale d’Israël ? Comment un état moderne peut-il respecter le shabbat?

Et comment revêtir le vêtement royal ? Retrouver le génie du pouvoir politique ? Les instincts de gouvernement propres à tous les peuples libres ? Comment retrouver la force nécessaire pour à nouveau s’auto déterminer, après avoir été si longtemps dominés par les autres ?

70 ans seulement et, pour rabbi Yohanan, Israël a peur de ne plus savoir comment l’on revêt le vêtement du roi !

Que dire alors après 2000 ans ? Saurons-nous réapprendre à gouverner sans complexe ? Tolèrerons-nous longtemps que des députés arabes israéliens aillent le lendemain d’un attentat meurtrier à Tel-Aviv serrer impunément les mains de ceux qui s’en félicitent ? Accepterons-nous longtemps ce qu’aucun pays au monde n’accepterait : le bombardement incessant de nos localités frontalières par des tirs de roquettes ou de missiles ? Oserons-nos longtemps brader des parties de notre patrimoine, des morceaux d’Erets Israël, comme s’il s’agissait de simples cartes sur un jeu de monopoly ? Réapprendre à revêtir les habits sacerdotaux ou les vêtements royaux, n’est décidément pas si simple et ce ne sont pas des dirigeants fiers de se proclamer fatigués qui y parviendront !

- Je viens de me laver, je ne veux pas me salir les pieds !

Midrach : l’assemblée d’Israël dit à Dieu : était-il vraiment nécessaire pour annoncer la fin de l’Exil d’envoyer un Cyrus ? N’aurais-tu pas pu faire le même miracle par l’intermédiaire de Daniel ou d’un autre tsadik ?

Ah, ce Cyrus ! Il n’était même pas Juif ! C’est comme ce Balfour ! Loin de moi, Seigneur, l’idée de te dicter de quelle manière sauver ton peuple de l’Exil, mais de Toi à moi, n’aurait-il pas été préférable d’annoncer le Grand Retour par de bons juifs kippotés et barbus ? Herzl ? Ben Gourion ? Olmert ? Non, si ce sont eux que Tu as choisis pour frapper à la porte de notre histoire, je ne T’ouvrirai pas. Je n’ai pas l’intention de me salir les pieds !

De l’autre coté de la porte, le bien-aimé, en une dernière tentative, chercha à forcer la serrure et à ouvrir. C’est alors qu’elle eut pitié de lui. Elle se leva enfin et ouvrit la porte mais … il était trop tard : le bien-aimé était reparti !

Rabbi Shila dit : si seulement Israël avait répondu comme un seul homme à l’appel de Cyrus, le deuxième Temple n’aurait jamais été détruit !

Et si, pour une fois, on ne laissait plus passer l’occasion ? Et si on répondait aux coups portés depuis 58 ans au moins à la porte de notre histoire ? Et si on cessait d’avoir peur de ne pas être à la hauteur ? Et si on était prêt à se salir les pieds ? Et si on relevait le défi ? Et si écoutait notre cœur d’amoureuse qui nous porte tout naturellement à nous lever ouvrir à Celui qui, de l’autre côté de la porte, nous annonce que le temps de l’Exil est enfin révolu ?

H’ag hatsmaout sameah’

Et… arrêtez-moi, si je dis des bêtises…

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