Papa Maman Imprimer E-mail
Ecrit par avi Gleitzer   

Papa, maman, la France ... et moi.

 

Début Juillet 1986, pendant que certains prenaient la nationale 7, je pris l'avion pour Israël, le "pays des juifs" que, me sachant juif sans savoir vraiment ce que ça voulait dire, je voulais connaître. Dix-huit ans plus tard, je dois dire que je ne sais toujours pas ce qu'est le "pays des juifs", mais je sais ce que juif veut dire. Que pourrait savoir un juif de lui-même s'il ne vit qu'entouré de non-juifs ? C'est l'histoire d'un oeuf d'aigle tombé dans un poulailler qui fut couvé par une poule et dont l'oisillon, petit aigle, élevé parmi les poules voit un jour dans le ciel un aigle et dit à sa "maman poule": " ça doit être super de voler comme ces aigles !", et la "maman poule" de répondre: "arrête de rêver et va picorer !".

Loin de moi l'idée de considérer les juifs comme des aigles et les non-juifs comme des poules. Non, la vérité de cette histoire est que, pour vivre en juif, il faut être "élevé en juif", mais pas dans un "ghetto", réel ou virtuel où la judaïté est normalisée et développée en opposition à des non-juifs et à leurs valeurs. Non, pour être "élevé en juif", il faut l'être par la terre, par le "chaudron social" qui porte un enfant vers son devenir, qui lui donne sans qu'il s'en aperçoive ses référents culturels et individuels. Un oléh d'Amérique ou un olé de Russie même après trente ans sera toujours un juif américain ou russe qui s'est adapté à un nouveau mode social. Ses "manières", sa façon de penser ou de voir resteront toute sa vie celles qu'il aura apprise petit. Il attendra toujours l'automne et le printemps à la saison où, enfant, il avait apprit à les attendre.

La judaïté d'un juif se forme dans l'enfance, au contact d'autres juifs comme le printemps s’apprend au contact de la terre. Et, quand je compare des juifs "importés" à ceux du même âge "poussés sur place", je vois des différences. La principale étant que, dans une conversation, le sabra voudra savoir avec qui il parle, à en paraître mal poli, au point qu'on a l'impression qu'il ne s'intéresse pas à la conversation. En fait, chaque contact entre deux juifs est un moment unique, ne serait-ce que pour demander l'heure. Le juif élevé parmi des juifs veut savoir qui est son frère, ce qu'il fait, ce qu'il pense, et chaque occasion est bonne. Le "juif d'importation" au contraire n'a pas cette curiosité qu'il trouve d'ailleurs déplacée et gênante.

C'est ce que j'avais ressenti en 1986 au point de repartir au bout d'un mois complètement déconfit ! Moi qui avait été en voiture de Turquie en Irlande et de Suède en Italie, c'était la première fois que je quittais un pays sans impression, ni bonne ni mauvaise, juste avec le sentiment que j'était passé par une planète incompréhensible, planète où apparemment, la vie qui s'y déroule ne se base pas sur des modes connus de moi. De tous les pays étrangers que j'avais visité, c'était bien le premier qui méritait son nom ! Un comble ! Je me suis senti un étranger pour la première fois de ma vie justement dans ce pays où je venais trouver mes racines, dans le seul pays où je m'attendais à me sentir un peu "du pays" ... J'ai gardé de ce premier voyage une impression de vide, d'un autre monde, tout "plein" que j'étais de la culture, de la mixture franco-occidentale où, quand on rencontre quelqu'un, on fait preuve de politesse, on s'en tient au sujet sans s'autoriser de digression personnelle ni de comportement "agressif" ou intéressé, on raisonne et on calcule en ne s'épanchant que "savamment".

Parmi les juifs, l'autre existe en priorité en tant que "cet autre", cet être semblable et pourtant différent, ce frère qui par sa différence me pose des questions sur moi-même parce qu'on se sent, et on se sait, pas opposés mais complémentaires. La différence de mon frère m'interpelle, et, non seulement on ne cache pas cette interpellation derrière des "valeurs" à la française (ou à l'américaine...), mais on entends comprendre les raisons des différences, et sur le moment. Pas de politesse hypocrite, de bienséance courtoise ni de demi-sourires coincés ou de moues éplorées, juste un dialogue, un échange dans l'instant, un affrontement direct sans échappatoire. La règle, qui tient de la cour d'école plutôt que de la cour d'honneur, est que celui qui s'esquive a perdu, celui qui ment va au piquet, celui qui dit ce qu'il pense peut continuer et celui qui a raison n'a pas gagné, parce que ce n'est pas un jeu. L'autre est un autre moi devant qui je ne me révolte ni ne me complaît. L'autre existe, "pour de vrai", tel qu'il est, et pour plus que ce qu'il est, pour une part de moi. Mon frère m'importe, et plus que tout, mais, en chantant chacun pour soi, pour les autres, pour ceux qui ne savent pas ...

Une seconde est une seconde et celle qui va suivre sera différente. Vu de loin, on peut facilement prendre les juifs, d'Israël, pour des êtres bornés, enfermés, renfermés qui ne pensent qu'aux prochaines fêtes, que ce soit Pessah ou un barbecue ! Mais cette apparente vie insipide est riche de myriades de secondes, de rencontres, de "remises à niveau" de l'un par l'autre, tous secteurs sociaux confondus. Si cette vie parait impénétrable et même insignifiante, c'est qu'elle est intrinsèquement juive, et humaine. Elle est pourvue en ce vingt et unième siècle d'un parfum suranné de place du village, d'arrière-boutique de quincaillier, de cet air qui flotte dans les scènes de coiffeur de Charlie Chaplin dans Le Dictateur ou de l'ambiance d'un certain village gaulois ...

Rien n'est jamais acquis et rien n'est jamais perdu. Chaque échéance politique qui s'annonce comme un tournant n'est au mieux qu'une vague de caillou dans une flaque, parce que le grand jeu est quotidien ... c'est celui du peuple, qui ne laissera personne sur le bord de la route parce qu'il sait confusément que le seul rempart contre les méandres politico-économiques qui remuent sa surface est son unité, pas une unité de verbiage mais un corps à corps charnel, incessant. Cette vie commune du peuple juif est une réalité qui dépasse toutes les autres, et sans s'en apercevoir, Israël est redevenu le peuple juif, dans ses extrêmes, et à cause d'elles, justement, dans son union indissoluble de frères et de sœurs, union sous-jacente mais réelle que les tragiques rivalités fraternelles apparentes n’étoufferont pas.

C'est précisément ce bouillonnement quotidien, en apparence stérile et si difficile à accepter pour un nouvel arrivant, qui coule dans le sang des sabras de quelque bord qu'ils soient. Israël habitue les juifs à vivre en frères, différents à l'extrême mais juifs d'abord. La diversité farouche des opinions et des comportements a pour contrebalance l'unicité reconnue et recherchée de notre unité juive. Chacun revendique avec la force la plus grande sa différence pour mieux s'aider et se respecter. Plus il s'écartèle et s'habitue à côtoyer les différences les plus ultimes, plus le peuple juif est uni. Chacun vivant "à fond" son individualité exacerbée, et se sachant uni dans son ensemble. Alors, que la politique chavire, que le bateau sombre, bien sur, c'est visible, mais ce n'est pas le principal. Le peuple juif est là et ne cède sa place à personne, malgré les apparences, et le jour où il faudra, nous ne chanterons plus chacun pour soi, personne n'en doute, ici.

La justice n'arrive que pour celui qui l’attend, et les juifs l'attendent, tous ensemble ... et chacun pour soi, pas moins, pas plus.

Ah, oui, j'oubliais ! Papa, maman, la France ... et Israël, mon pays, mon peuple.

< Préc.   Suiv. >
 
Info Hebdo
Idéologie
Qui Sommes Nous ?
Informations
Adresses de Manhigut
La Sidra du Gush
Halah'ot
Info Hebdo



Watch the Manhigut video here

Listen to the show
Back to top
© 2004 Manhigut Yehudit. All rights reserved. Terms of Use. Site Credits.