SHARON ET LA THEORIE DES JEUX Imprimer E-mail
Ecrit par Altrand de KEBNEKELS   

Dans le cadre de mes analyses stratégiques, j'utilise bien sûr depuis quelques années la théorie des jeux.

J'admire d'autant plus les excellents travaux du professeur Robert AUMANN comme de son éminent co-prix Nobel le professeur Thomas SCHELLING, que leurs apports sont essentiels à la rationalisation du processus d'analyse stratégique.

Professionnellement j'intègre donc ce modèle d'analyse dans les processus de décision des entreprises.

C'est pourquoi je te propose un exemple d'analyse objective réalisée sur la base des travaux du Professeur AUMANN et appliqués à la décision unilatérale de SHARON d'évacuer la bande de GAZA et le nord de la Samarie.

Le Professeur Robert AUMANN juif d'origine allemande, a étudié et enseigné aux USA (en particulier à Princeton) avant de créer l'école israélienne de la théorie des jeux à l'université hébraïque de Jérusalem. Son premier exploit aura été, heureusement pour l'humanité, d'échapper à l'extermination nazi.

Par l'ensemble de ses contributions commencées en 1956, le professeur AUMANN est considéré comme le principal père de cette discipline, notamment pour ses travaux fondamentaux sur les jeux coopératifs et les jeux répétés à information incomplète (introduisant l'analyse dans le temps des effets des interactions dynamiques entre un grand nombre de joueurs qui ne maîtrisent pas toutes les données du problème étudié).

La théorie des jeux répétés (un grand nombre de fois) s'applique par exemple au cas de conflits qui s'éternisent...

La théorie des jeux étudie les comportements des individus en situation d'interactions concurrentielles ou de conflit pour proposer des solutions appelées "équilibres" représentant les différents choix optimum possibles pour chaque "joueur" et l'espérance mathématique de leurs gains.

Elle permet donc la formalisation d'un conflit et sa résolution rationnelle à l'aide de méthodes mathématiques (en particulier probabilistes).

L'intérêt majeur de la théorie des jeux est de rationaliser le processus de décision, en écartant les comportements irrationnels, par une analyse exhaustive des liens de causes à effets à court, moyen et long terme des différents choix stratégiques.

A 70 ans, Robert AUMANN a vécu et vu suffisamment de situations stratégiques et de crises, pour prendre le recul nécessaire à l'élaboration d'un puissant modèle décisionnel basé sur l'analyse très complexe des interactions comportementales des jeux d'acteurs.

Ce type de modèle repose en particuliers sur la qualité de l'identification des variables (explicatives et significatives) et de la détermination de leurs règles de gestion.

Ces éléments d'analyse permettent de construire des scénarios ou jeux à partir de combinaisons cohérentes d'hypothèses sur les comportements possibles, répertoriés en fonction des différentes situations et interactions générées et de la qualité des informations partagées ou non entre les acteurs.

L'apport d'AUMANN a en particulier consisté à établir des règles sur la valeur de la rationalité résultante des interactions des comportements (supposées rationnels) des différents joueurs intervenant dans un "jeu" stratégique ou une négociation.

Les travaux du professeur de l'université hébraïque de Jérusalem ont montré que des choix tenant compte de situation à court terme pouvaient avoir par réaction en chaîne des effets inverses à long terme .

Il a donc introduit une dynamique temporelle prenant en compte les interactions générées par un comportement donné initial pour établir quel mode relationnel stratégique initial devait prévaloir : coopération, évitement ou affrontement.

La théorie des jeux notamment sur la recherche de l'équilibre fort , ayant fait l'objet de nombreuses critiques, la communauté scientifique a mis du temps pour prendre en compte les travaux des Professeurs AUMANN et SCHELLING.

Mieux ce prix NOBEL peut apparaître comme un "plat réchauffé" car dès 1994 l'académie royale des sciences de Suède (qui décerne le NOBEL) avait déjà accordé son prix en économie au Professeur John NASH du MIT pour ses travaux de recherche sur la théorie des jeux, oubliant à la stupéfaction générale de récompenser les contributions des professeurs AUMANN et SCHELLING pourtant essentielles et plus volumineuses.

Certains plats sont meilleurs lorsqu'ils sont réchauffés surtout lorsqu'ils permettent apprécier la rationalité des décideurs actuels... C'est donc avec dix ans de retard mais peut-être pas par hasard que l'injustice a été enfin réparée.

Le professeur AUMANN a consacré une partie de ses recherches, au fameux "équilibre de Nash" prenant en compte les possibilités de déviations unilatérales de la part d'un joueur isolé...

(C'est là que commence les ressemblances avec des situations récentes...).

Il a démontré que lorsque les interactions entre des protagonistes (joueurs) sont suffisamment longues, il existe toujours une solution naturelle vers laquelle tend le "jeu".

Aumann constate que le comportement déviant d'un seul joueur isolé peut remettre en cause l'équilibre de Nash.

Donc a fortiori, une stratégie de coopération concertée entre deux joueurs pour optimiser leurs gains remet aussi en cause l'équilibre de Nash.

Aumann a alors démontré que dans un jeu répété à information imparfaite, il existe en réalité un autre équilibre dit "fort" qu'aucun comportement déviant ni coalition entre joueur ne peut rompre.

Pour comprendre l'impact d'une déviation sur l'atteinte de cet équilibre fort, il faut alors analyser les stratégies des joueurs qui réagissent à ce comportement déviant d'un joueur isolé.

Or les autres joueurs vont étudier essentiellement la fiabilité de ce comportement déviant pour déterminer la pérennité de la stratégie de l'acteur isolé .

En fonction de leur analyse ils prendront ou pas une décision d'accompagnement consensuel de cette déviation qui pourra alors engendrer une rupture de l'équilibre fort attendu initialement pour conduire vers un nouvel équilibre fort.

En revanche si les comportements des autres acteurs se maintiennent dans le même axe, la déviation de l'acteur isolé n'aura aucun effet sur l'équilibre attendu à terme dans la répétition du jeu .

Si les travaux "carrés" de ce "génie de la théorie des jeux" ont enfin été salués pour leur fiabilité et leurs apports stratégiques, ils ne semblent en revanche pas avoir encore atteints les oreilles rondes du premier ministre israélien.

En effet comme tout bon chercheur, AUMANN aura appliqué son modèle à l'analyse de la situation stratégique d'Israël qu'il connaît bien et plus précisément à l'évacuation de la bande de GAZA et du nord de la Samarie.

Nous savons qu'il a milité pour le maintien sur ces terres des Israéliens et qu'il continue de milité pour "un état puissant israélien".

Qu'a-t-il pu conclure de ses analyses à l'aide d'un modèle dont la parfaite fiabilité vient d'être salué par le NOBEL d'Économie (on devrait presque dire le prix Nobel de STRATEGIE !) ?

Son engagement semble montrer que la meilleure décision pour les dirigeants israéliens consistait à maintenir la présence israélienne sur ces terres ancestralement juives.

En d’autre terme il aurait déterminé rationnellement que le comportement "déviant" du choix d'une concession unilatérale (donc coopératif en l'occurrence) à court terme par l'acteur qui s'isole, Ariel SHARON, serait défavorable à long terme pour Israël compte tenu des réactions en chaîne et interactions générées.

Pour s'en convaincre nous devons tenter d'analyser les réactions des autres protagonistes (adversaires mais aussi l'ensemble des parties prenantes dont les Israéliens).

Si le comportement déviant de SHARON permet d'entraîner une coalition d'acteurs suffisamment forte allant dans le sens de cette déviation alors un nouvel équilibre fort peut être atteint en rupture avec l'équilibre actuellement attendu.

Dans le cas contraire ce choix stratégique est une erreur majeure puisqu'il a engendré uniquement une perte.

Or depuis l’évacuation que constatons nous ? (compte tenu des informations partielles dont nous disposons) :

  • D'une part ce renoncement unilatéral est ressenti par les Palestiniens non comme un pas en avant pour la paix, mais comme une victoire intermédiaire et un encouragement à poursuivre l’affrontement indirecte en usant du terrorisme et du trouble discours « diplomatique » reposant sur la manipulation des opinions occidentales avec le soutien et la complicité des média internationaux.

L'absence réelle de trêve dans les attentats terroristes depuis l’évacuation et la forte mobilisation des « associations pour la paix en Palestine » confirment ce point.

  • D'autre part cette décision a créé un profond malaise en Israël et ravive l'intérêt du débat sur la nécessité du "grand Israël".
  • Enfin dernier évènement ultérieur à l'évacuation forcée des terres juives, l'accroissement de l'instabilité géopolitique régionale entre le Liban et la Syrie, qui confirme la nécessité d'un état israélien puissant, ferme et déterminé dans ses décisions, qui doit surtout éviter toute division nationale pouvant être exploité trop facilement par ses adversaires.

Ces informations sur la situation font penser à un status quo ...

Une des règles d’OR (donc de bon sens) de la négociation raisonnée est de ne jamais faire une concession sans contrepartie.

Quelle est donc aujourd'hui la contrepartie réelle obtenue par Israël pour cette concession unilatérale ?

Pour un stratège observateur indépendant extérieur aux passions de ce dur conflit engagé depuis 1948, en l’absence totale d’une contrepartie apparente , ces retraits israéliens semblent soit relever de l’irrationnel, soit être une erreur stratégique majeure qui profite uniquement aux Palestiniens.

Le dernier acte irrationnel aux retombés pacifiques dans le cadre des conflits qui opposaient Israël à ses voisins, fut le voyage inattendu du président égyptien Anouar Al SADATE en 1977.

Cet autre co-prix Nobel (de la paix) fut un héro en occident mais le paya de son isolement dans le monde arabe et de sa vie puisqu’il fut assassiné par ses fanatiques frères musulmans dans son propre pays le 6 octobre 1981.

Un autre co-prix Nobel, Itzhak Rabin fut assassiné le 4 novembre 1995 soit deux ans après la signature des très controversés « accords » de Washington, dits d’Oslo (le 13 septembre 1993) qui n’ont eu aucun impact réel.

Fort de ces constats, quel dirigeant rationnel prendrait donc un tel risque aujourd’hui dans une négociation avec des terroristes fanatiques ?

Comme aucun dirigeant israélien ne peut prendre rationnellement une décision mettant en péril la sécurité de l'état hébreu, allant contre les intérêts de son peuple, nous pouvons en déduire que le gouvernement SHARON y a été forcé...

Quel est l’allié d'Israël suffisamment puissant pour imposer au gouvernement israélien une erreur stratégique si "évidente" ?

Quel est l’autre gouvernement qui a ces dernières années réalisé des choix stratégiques incompréhensibles pour ses partenaires et alliés ?

Altrand de KEBNEKELS

N.B. : Ah Charles Etienne NEPHTALI ne manque pas d’un certain humour caustique ! J’ai cependant apprécié ses propos à leur juste valeur, notamment pour tous les Einstein assassinés dont le génie ne profitera pas à l’humanité.

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