Le meilleur ami du souverain Imprimer E-mail
Ecrit par ‘Haï et Louna Chemla   

Suite et fin . Le premier malade ne tarda pas à se présenter. Le médecin improvisé l’examina puis lui préscrit un remède. Ce remède n’était autre que de l’huile qu’il avait extraite et conservée du gros poisson pris à sa dernière sortie, avant de changer de métier. Il dit au patient d’en prendre 3 gouttes après chacun des 3 repas de la journée. Le malade se conforma aux conseils de son médecin. Il prit les gouttes et quelques jours plus tard, il était guéri. Entre temps, un autre patient s’était présenté, puis un 3ème puis un 4ème. A l’un, Ibrahim préscrivait de l’eau sucrée colorée de quelques gouttes de vin rouge, à l’autre, une poudre obtenue en pulvérisant un morceau de Matsa resté de l’Afikomène du dernier Pessa’h, etc. Quoi qu’il ordonnait à ses malades, leur mal disparaissait comme par enchantement et ils recouvraient une santé parfaite.

De telles réussites, qui tenaient du miracle, ne pouvaient passer inaperçues. Le bruit ne tarda pas à se répandre dans la ville de l’arrivée d’un nouveau médecin qui était à n’en pas douter, le plus grand qu’on eût vu. La rumeur vint jusqu’au Vizir qui se voyant contrecarré dans ses noirs desseins, entra dans une grande fureur. Il résolut de rendre lui-même visite au « médecin » et de se faire examiner par lui.

« Où avez-vous mal ? demanda Ibrahim qui se rendait compte que le mal de ce patient ne résidait que dans son cœur.

J’ai des démangeaisons sur la peau » mentit celui-ci. Le nouveau médecin l’examina, puis déclara avec solennité : « Vous souffrez d’une maladie grave. Je ne peux malheureusement rien pour vous ! ».

Le ministre le quitta en s’esclaffant. Mais une fois rentré chez lui, sa femme lui demanda toute surprise, ce qu’il lui était arrivé. Il alla se regarder dans un miroir et vit avec effroi que son visage était couvert de furoncles. Aussitôt il fut pris de violentes démangeaisons.

Il fit venir en hâte ses propres médecins, mais tout ce qu’ils tentèrent pour le soulager fut vain. Au contraire son état empira tellement qu’il décida à contrecoeur de faire appel à Ibrahim. Mais ce dernier était introuvable, car pour la malchance du Vizir, les Juifs fêtaient justement Pourim, et l’ancien pêcheur s’était joint à une troupe de comédiens amateurs qui à l’occasion de la fête, faisaient le tour de la ville, amusant enfants et collectant un peu d’argent pour les œuvres charitables.

Quand Ibrahim reprit le chemin de la maison, la nuit était tombée. La pleine lune éclairait la ville de ses rayons laiteux. Soudain, il se souvint que le Calife lui avait enjoint de venir lui faire son rapport justement lorsque la lune serait pleine. Il était environ minuit et il n’avait pas une minute à perdre. Il se précipita vers le palais et demanda à être admis afin de se présenter devant le souverain. Les gardes considérèrent l’insensé et se mirent à rire. Puis brusquement leur rire s’arrêta : - « Le Calife se meurt, et il ne désire pas te voir. Allons décampe ! dirent-ils - Mais j’ai des ordres, insista l’ancien pêcheur. De plus, je suis le Docteur Ibrahim Ibn ‘Hefets ; peut-être puis-je le sauver ». Voici ce qui était arrivé au Calife. Il festoyait comme à son habitude et se gavait de bonne nourriture quand une arête de poisson se piqua dans sa gorge. Il étouffait, et les médecins ne pouvaient lui être d’aucun secours. Au plus fort de ses souffrances Ibrahim parut, s’inclinant très bas devant lui. Il suffit au monarque de jeter un coup d’œil sur le médecin qu’il avait lui-même fabriqué de toutes pièces, pour qu’un énorme éclat de rire le secouât tout entier, suivi d’une violente quinte de toux. Le résultat en fut qu’il rejeta instantanément l’arête. - « Ibrahim, tu m’as sauvé la vie ! » s’exclama le Calife, au comble de la gratitude. A partir de ce jour, Ibrahim devint le meilleur ami du souverain et son médecin personnel. Les Juifs eurent désormais un protecteur au palais, sur lequel ils pouvaient compter. Ils vécurent ainsi en paix. Tandis que le méchant Vizir continuait à se gratter jusqu’à ce que le nouveau médecin le guérisse de son mal, en guérissant du même coup son cœur.
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